Réactivités sensorielles : ce n’est pas qu’une histoire d’autisme

Un enfant se bouche les oreilles lorsque la classe devient bruyante. Un autre refuse certains vêtements parce que les coutures lui font mal. Un troisième ne cesse de se balancer ou de toucher les objets.
Ces comportements sont souvent associés à l’autisme. Pourtant, les enfants avec un TDAH peuvent, eux aussi, vivre des expériences sensorielles intenses, atténuées ou difficiles à réguler. Un enfant qui fuit, s’agite ou semble ne pas écouter peut tenter de se protéger d’une stimulation trop forte ou de rechercher les sensations dont son corps a besoin.
Comment notre cerveau traite-t-il les sensations ?
Nous découvrons notre environnement grâce à la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, mais aussi grâce à :
- la proprioception, qui renseigne sur la position du corps ;
- le système vestibulaire, qui intervient dans les mouvements et l’équilibre ;
- l’interoception, qui permet de percevoir la faim, la soif, la fatigue, la douleur ou le besoin d’aller aux toilettes.
Le cerveau doit enregistrer ces informations, les trier, leur donner un sens et organiser une réponse. Sur une plage, une personne ressent de la chaleur sur sa peau : c’est la sensation. Elle comprend qu’elle vient du soleil : c’est l’interprétation. Elle met un chapeau : c’est la réponse.
Ce processus varie d’une personne à l’autre. Nous pouvons donc partager le même environnement sans vivre la même expérience. Le bourdonnement d’une lampe, presque imperceptible pour certains, peut occuper tout l’espace mental d’un autre enfant.
Hyperréactivité, hyporéactivité et recherche sensorielle
L’hyperréactivité : quand c’est trop intense
L’enfant réagit très fortement ou très rapidement à une stimulation que les autres tolèrent plus facilement. Il peut se boucher les oreilles face au bruit des chaises ou d’un sèche-mains, être ébloui par les néons, ne pas supporter certaines coutures ou refuser des aliments à cause de leur texture.
Dans une classe, il peut entendre simultanément l’enseignant, les stylos, la ventilation, les chuchotements et les voitures. Il ne manque pas forcément d’attention : il doit peut-être traiter trop d’informations à la fois.
L’hyporéactivité : quand le signal est peu perçu
L’enfant remarque moins facilement certaines sensations ou y répond avec retard. Il peut ne pas réagir immédiatement lorsqu’on l’appelle, remarquer tardivement qu’il a froid ou soif, ou réagir peu à une blessure avant d’en ressentir la douleur plus tard.
Dire qu’il « fait exprès de ne pas entendre » risque alors de passer à côté de ce qu’il vit.
La recherche sensorielle : quand le corps réclame davantage
Certains enfants courent, sautent, se balancent, mâchent leurs vêtements ou recherchent les pressions profondes pour se sentir éveillés ou apaisés. Cette recherche peut ressembler à de l’hyperactivité, alors que le mouvement remplit parfois une fonction sensorielle précise.
Un même enfant peut être hyperréactif au bruit, hyporéactif à la faim et en recherche de mouvement. Il n’existe donc pas un profil sensoriel unique.
Quand le cerveau ne s’habitue pas à la sensation
L’habituation sensorielle est la diminution progressive de notre réponse à une stimulation répétée et sans danger. Lorsque nous entrons dans une pièce avec une horloge, nous entendons d’abord son tic-tac. Après quelques minutes, notre cerveau le classe comme non prioritaire et nous cessons presque de le remarquer.
Chez certaines personnes autistes, cette habituation semble plus lente ou moins efficace. Le bruit d’une ventilation ou le contact d’un vêtement peut rester très présent au lieu de passer progressivement à l’arrière-plan.
Concrètement, dire à un enfant « tu vas finir par t’habituer » n’est pas toujours réaliste. Une stimulation supportable pendant quelques secondes peut rester pénible ou devenir de plus en plus épuisante lorsqu’elle se prolonge.
Les particularités sensorielles ne sont pas réservées au TSA
Les hyperréactivités, les hyporéactivités et les intérêts sensoriels inhabituels figurent parmi les caractéristiques pouvant contribuer au diagnostic du TSA. Elles sont donc officiellement recherchées lors d’une évaluation de l’autisme. Les critères diagnostiques présentés par le CDC citent notamment les réactions à certains sons ou textures, l’apparente indifférence à la douleur ou un intérêt marqué pour les lumières et les mouvements.
Dans le TDAH, les particularités sensorielles ne font pas partie des critères diagnostiques centraux. Elles peuvent donc être moins recherchées ou être confondues avec l’inattention, l’impulsivité et l’hyperactivité.
Pourtant, les recherches montrent qu’elles sont également fréquentes dans le TDAH. Une méta-analyse publiée en 2025 a regroupé 30 études et 5 374 participants, dont 23 études consacrées aux enfants. Comparativement aux groupes témoins, les personnes avec un TDAH présentaient davantage de sensibilité et d’évitement sensoriels, mais aussi davantage de faible enregistrement et de recherche de sensations.
Une étude réalisée à la maison et en classe a également relevé des difficultés sensorielles chez des enfants avec un TSA, un TDAH ou les deux. Dans le groupe TDAH étudié, les difficultés liées à la conscience corporelle et à la proprioception étaient particulièrement visibles.
Ces résultats confirment que les réactivités sensorielles ne sont pas propres à l’autisme. Ils ne signifient pas que tous les enfants avec un TDAH sont concernés : les profils sont variables, beaucoup d’études reposent sur des questionnaires et les mécanismes précis restent à clarifier.
Différence dans l’intégration multisensorielle chez le TSA ?
Chez certaines personnes autistes, regarder l’enseignant, écouter ses paroles et écrire simultanément demande beaucoup d’efforts. Il peut être en effet difficile pour eux de traiter des informations provenant de modalités sensorielles différentes. Des travaux ont notamment montré des différences dans la manière d’associer des informations visuelles et auditives arrivant presque en même temps (Stevenson et ses collègues, 2014). L’enfant peut alors détourner les yeux pour mieux écouter ou arrêter d’écrire lorsqu’il traite une consigne. Ils ont souvent besoin que les informations soient proposées par étape, de manière séquentielle (1. J’écoute la consigne ; 2. J’écris la réponse ; 3. …).
Quand la surcharge ressemble à un « mauvais comportement »
Dans un supermarché, un enfant doit supporter les lumières, la musique, les conversations, les odeurs et les contacts imprévus. S’il ne parvient plus à moduler l’ensemble, les cris, la fuite, l’agitation ou le repli peuvent devenir des réponses de protection. En classe, un élève qui balance ses jambes et ne commence pas son exercice peut être inattentif, submergé par le bruit, en recherche de mouvement ou avoir mal traité une consigne trop rapide.
La question la plus utile n’est donc pas seulement : « Comment faire cesser ce comportement ? », mais aussi : « Que se passe-t-il avant, que semble ressentir l’enfant et qu’est-ce qui l’aide ? »
Comment mieux accompagner l’enfant ?
La première étape consiste à observer les stimulations présentes, les signes précoces de surcharge, la fatigue et ce qui aide l’enfant. Selon ses besoins, on peut :
- réduire les bruits concurrents ou proposer une place plus calme ;
- autoriser ponctuellement un casque antibruit ;
- couper les étiquettes ou adapter certaines matières ;
- prévenir l’enfant avant une situation sensoriellement intense ;
- donner une consigne à la fois et laisser un temps de traitement ;
- proposer des pauses de mouvement ;
- lui apprendre à demander une pause.
Changer de regard
Les réactivités sensorielles ne sont pas qu’une histoire de TSA. Elles peuvent aussi être présentes chez les enfants avec un TDAH, dans d’autres profils neurodéveloppementaux et, à différents degrés, dans la population générale.
Qu’un enfant soit autiste, qu’il ait un TDAH, les deux ou aucun de ces diagnostics, son expérience mérite d’être prise au sérieux.
Comprendre les réactivités sensorielles, c’est passer de « Il exagère » à « Il ne vit peut-être pas cette situation comme moi ». Ce changement de regard constitue souvent le premier véritable aménagement.
Références principales
- Jurek, L. et al. (2025). Sensory Processing in Individuals With Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder Compared With Control Populations: A Systematic Review and Meta-Analysis. PubMed.
- Jamal, W. et al. (2021). Reduced Sensory Habituation in Autism and Its Correlation with Behavioral Measures. PubMed.
- Stevenson, R. A. et al. (2014). Multisensory Temporal Integration in Autism Spectrum Disorders. PubMed.
- Sanz-Cervera, P. et al. (2017). Sensory Processing in Children with Autism Spectrum Disorder and/or Attention Deficit Hyperactivity Disorder in the Home and Classroom Contexts. Frontiers in Psychology.


